Roman à découvrir : Toinot, le Preux

par Carol

27/09/2013 - Avec l’accord de l’auteur

Après la ‘’Demoiselle de Savoie’’ en 2008 et ‘’Amaury, compagnon de Bayard’’ en 2011, voici le 3ème ouvrage de Nicole Dillenschneider, romancière qui était parmi nous lors du 1er salon de littérature médiévale/médiévale fantastique d’Alby sur Chéran le 5 mai 2013.

N’hésitez plus un instant, plongez dans ce roman haletant dont la trame historique très documentée se veut la plus proche possible de ce qu’était véritablement cette époque.

Voici donc le premier chapitre de ‘’Toinot, le preux’’ pour vous donner l’eau à la bouche.

Bonne lecture !

Alby Animation Médiévale

‘’TOINOT, LE PREUX’’ – Nicole Dillenschneider

CHAPITRE I

Il s’était assis sur un rocher qui surplombait la vallée et lui offrait un
panorama à 180 degrés absolument idéal. L’arête déchirée de la roche lui
rentrait dans les fesses mais il n’en avait cure, tout occupé au spectacle
de la nature. La montagne, face à lui, semblait dans la mouvance de
la lumière se rapprocher et bouger. Fasciné, il la fixait afin de jouer de
l’illusion d’optique. Elle était immense, sombre, couverte à l’année
d’une neige éternelle.

Toinot se demandait ce qu’il pouvait bien y avoir derrière cette masse.

Tous les matins ou presque, il voyait le soleil s’extirper des flancs de la
Grande Casse. L’astre couchait-il de l’autre ? Tout ceci était bien étrange.
Il abandonna un instant son obsession et observa à ses pieds les quelques
maisons aux toits de lauzes*. Elles se confondaient presque au paysage
minéral qui les entourait.

Pourtant, ses yeux exercés pouvaient, même à cette distance déterminer les faits et gestes des habitants du village. Cela créait quelque animation qui le distrayait des vaches et des marmottes, encore que celles-ci soient aussi une attraction bien agréable et utile. S’il en attrapait une, le repas de la semaine était assuré. Mais elles étaient malignes et la tâche était ardue. Un choucas** planait juste au dessus
de sa tête. Son vol stationnaire obtenu en prenant un vent ascendant
le mettait à portée de main. Toinot se leva d’un bond et sautilla tendu
comme arc pour tenter de l’attraper. Mais le volatile le regarda narquois.

* L auzes : pierres plates de schistes utilisées comme couverture de toit dans les pays de montagne
** C houcas : noir de la montagne, cousin de la corneille ou du corbeau

De dépit, Toinot lui jeta la pierre qu’il tenait dans sa main, faisant fuir
cet oiseau de malheur. Il était là, la main sur la hanche à boreller* après le
choucas quand un éclair venant du bas de la vallée capta son attention.

Il se concentra immédiatement sur cette nouveauté. Le son montait
parfaitement, il allait sûrement pleuvoir. Il pouvait entendre comme un
brouhaha qui s’amplifiait. Soudain, il les vit : des hommes, en nombre,
des chevaux, des chariots. Il les regarda se ranger sur un champ à la porte
du village. Quelque temps plus tard des tentes fleurirent comme autant
de marguerites en été. Il était épaté et encore plus sidéré. Qu’était-ce
donc ? Que faisaient ces gens ici ?

Il les observa au point qu’il oublia le jour qui tombait et la vache qui
meuglait dans l’attente de la traite qui la soulagerait. Des feux s’étaient
allumés et tout le paysage en était déformé et inhabituel. Une aura
orangée planait au fond de la vallée, créant un univers fantastique.
Il se secoua, inquiet de la semonce qu’il allait prendre par son père et
rassembla vite fait son cheptel : deux chèvres et la vache, qui d’ailleurs
étaient déjà à ses pieds, pour les pousser au pas de course aux Fontanettes.

Lorsque son père le vit, le regard courroucé ne laissa aucun doute sur
la triquée qu’il allait prendre. Devançant cet acte si répréhensible, excité
comme une puce sur un chien, Toinot beugla avant d’arriver à portée
de gifle :

— Père, père, une troupe de soldats campe au village ! Qu’est-ce qui
se passe ?

— Vaurien ! Et la vache ? Tu la vois pas qui se dandine ?

Il s’approcha pour mettre la rouste que méritait son rejeton. Mais
celui-ci était leste et évita la gifle qui siffla à ses oreilles. Il continuait à
poser maintes questions et faire les réponses, comme si de rien n’était.
Son père, de guerre lasse, lui répondit laconiquement, abandonnant
dans l’immédiat l’idée de la correction.

— C’est le comte de Thoire qui s’en va aux croisades et qui profite
de cette halte pour se marier avec Dame de Beaujeu, de la vallée voisine.

— Un mariage ! des croisades !

Le père avait commencé la traite sur les pis durcis de la vache.

* Boreler : maugréer après quelque chose

— C’est quoi les croisades ?

— Vont tuer du Sarrazin dans le désert pour récupérer le tombeau
du Christ.

— C’est quoi le tombeau du Christ ? Et qu’est-ce qu’y fait dans un
désert, on l’a perdu quand ? C’est quoi du Sarrazin ?

— Crénom, garde donc tes questions pour le curé. Saura te dire lui !
Et le père, renfrogné et énervé, enfonça sa tête dans ses épaules pour
éviter d’entendre cet oiseau qui ne cessait, comme les choucas, de croasser.

— Allez va te coucher et qu’ça saute !

Toinot ne se le fit pas dire deux fois et courait à toute vitesse à la
cuisine, chipa un morceau de pain dur qui trainait là et s’enfila sur sa
paillasse étendue près de la cheminée éteinte. La tête pleine d’images, de
mots, de rêves, il eut du mal à s’endormir.
Dès l’aube, le père lui donna un coup de pied en passant afin de le
réveiller.

— Va-t’en chercher les bêtes et mène-les aux champs… et puis
emmène le p’tit, toujours dans mes pattes.

Les deux enfants ne se le firent pas dire deux fois. Ils burent en vitesse
un bol de lait froid et s’échappèrent en riant. Ils avaient un peu faim mais
la soeur leur porterait leur repas dans la journée. Toujours aussi prolixe,
Toinot ne tarissait pas et racontait avec force détails la scène de la veille à
son petit frère. Celui-ci, fasciné par tant de science, n’en perdait pas une
miette. Arrivés près du rocher, ils s’installèrent et observèrent le camp
qui se réveillait. Ils pouvaient entendre les chevaux hennir, les gens crier
des ordres.

La matinée passa si vite qu’ils furent surpris de voir leur soeur arriver.
Elle resta comme eux à regarder le fond de la vallée, abasourdie. Toinot
ne tenait plus en place, il gigotait, comme piqué par une mouche. Son
frère l’observait à la dérobée, surpris mais pressentant une catastrophe.

— Bon, j’va pisser. J’reviens.

Toinot sauta du rocher et se dirigea vers la lisière de la forêt. Il se
retourna, vérifia que son frère et sa soeur ne le regardaient pas et courut
comme un dératé le long du torrent. Il dut quitter ses socques afin d
ne pas déraper. Le vent sifflait à ses oreilles. Il n’entendit pas le « Oh »
de désappointement de sa fratrie, lorsqu’ils le virent sautant comme un
cabri à deux pas du village.

— Bon diou qu’est-ce qui font ici ? se posa pour la énième fois Toinot.

Il n’avait pas assez d’yeux pour tout voir, tout regarder. Personne ne
faisait attention à ce petit déluré, maigre à faire peur, ébouriffé, sentant
le bouc. Il erra parmi la troupe, esquivant les chevaux qu’il n’aimait pas.
Soudain un brouhaha plus intense le fit se retourner : une troupe de
gentilshommes et nobles dames comme il n’en avait jamais vu couverts
d’étoffes magnifiques, convergeait vers lui. Pris d’une peur viscérale, il
s’enfuit avant de trouver un tonneau de vin qu’il mit entre lui et la foule
qui arrivait. Il cacha sa tête entre ses mains, persuadé qu’ils venaient
le chercher et allaient le taper comme plâtre. Tous bifurquèrent en
direction de l’église sans plus se soucier de lui.

Que faisaient-ils ? Où allaient-ils tous ?

Il tendit le nez en dehors de sa cachette. Voyant que tout danger était
écarté, il leur emboîta le pas.
Côte à côte sur le parvis de la petite église, l’homme, les yeux plongés
dans ceux de sa mie, si belle, habillés comme des princes, ils se juraient
fidélité, amour et assistance devant le peuple rassemblé. À leurs pieds, la foule compacte regardait, extasiée, la cérémonie de mariage de Thoire et de Guenièvre de Beaujeu.

Derrière les nobles et seigneurs clinquants d’étoffes rares, d’armes
étincelantes et de chapeaux emplumés, Toinot essayait tant bien que mal de sautiller pour capter quelques fugaces éléments de la scène. Il forçait entre les jambes gainées de collants fins, recevant quelques coups de pied vicieux comme on le ferait un chien qui tente de se faufiler. Il n’en avait cure, seul comptait d’arriver sur les premiers rangs pour ne rien perdre du mariage.

De Thoire était le maître et seigneur de la contrée. Il était donc son
suzerain mais il ne connaissait point l’enfant. La famille de Toinot vivait
sur ses terres dans un coin de pré dont il n’avait probablement jamais
entendu parler. Ses parents, ou ce qui en tenait lieu, étaient plus misérables que les miséreux. Ils habitaient une infâme masure de terre et de chaume.
Le père, que seule la possibilité d’engrosser sa femme intéressait, ne faisait rien de sa main. Il en avait perdu l’autre lorsque le soldat à qui il avait tenté de dérober une bourse la lui avait tranchée d’un coup d’épée. Il aurait mieux fait de lui couper les couilles, mordieu, au moins les enfants auraient-ils pu manger à leur faim !

De plus, sa mère, excellente génitrice,mettait au monde avec la régularité d’un cadran solaire, un gamin qui s’accrochait à la vie, fort et bien fait. Ils étaient douze ou quinze peut-être.
Heureusement Toinot était dans les plus jeunes et ses aînés avaient
le loisir de les élever puisque le père ne le faisait pas. Mais les taloches, les coups de pieds et houspillements étaient leur pain quotidien.

À l’heure de la scène qui se passait sous ses yeux, Toinot était chargé de garder la vache et les trois chèvres que l’un de ses frères avait volées sur les terres d’à côté. Il fallait les cacher et les emmener manger dans la forêt ou dans les clairières bien dissimulées. Les hommes du seigneur de Thoire recherchaient toujours les auteurs du méfait, il fallait donc être prudent.

Enfin, Toinot put passer la tête entre la longue robe d’une belle dame
et une jambière en cuir d’un gentilhomme. Bouche bée il regardait
avidement le tableau qui se déroulait devant lui. C’était comme un rêve,
un conte de fées, une histoire d’elfes. Il ne se rendit pas compte qu’il
blablatait à voix haute au rythme du sermon du curé, essayant de répéter les mots latins. Quelques « chut ! » lui arrivèrent aux oreilles sans qu’il les croie destinés à lui et il n’y prêta pas plus garde que ça. Lorsque la question primordiale fusa :

— De Thoire, voulez-vous honorer et prendre pour épouse Dame de
Beaujeu ?

Toinot ne put retenir un « OUI » retentissant prenant au dépourvu le
marié qui resta muet, un sourire crispé aux lèvres. Quelques rires retenus fusèrent, tandis qu’une poigne le saisissait par les cheveux, lui arrachant un petit cri de fouine étranglé, le soulevait et l’envoyait bouler quelques mètres plus loin sous des remarques désobligeantes.
Les mariés reprirent leurs échanges comme si de rien n’était. Toinot
avait néanmoins capté le regard noir de son seigneur à son endroit.
Dépité, il fila se cacher dans un coin d’ombre, tirant la langue à une petite sauvageonne qui le narguait et secouait la tête d’où une poignée de cheveux était absente, et se reprit à rêver en regardant à nouveau la cérémonie de sa cachette.

Ensuite, il y eut grande liesse et banquet. Les manants eurent droit
à quelques restes que jetaient les hauts dignitaires. Toinot errait sous les tables à l’affut du moindre morceau qui tomberait malencontreusement, et il s’empiffra de nourriture délicieuse et de fins hanaps* au nectar délicieux oubliés de leurs propriétaires ivres morts.

Titubant de fatigue et d’alcool, il cherchait un coin où s’étendre
lorsqu’il aperçut dans la lueur des torches les silhouettes des héros du
jour qui rejoignaient leur tente. Le lendemain, son maître et seigneur
devait partir pour la croisade et laisserait sa belle. Les troupes étaient
rassemblées et le campement militaire s’étalait sur un grand pré. Le
comte de Thoire avait convolé en justes noces, espérant pouvoir procréer dès cette nuit un descendant qui assurerait la continuité de sa famille, tandis qu’il risquerait moult fois la mort à la guerre contre les infidèles.
Toinot n’avait pas tout compris mais trouvait l’histoire si magnifique
qu’il se reprit à rêvasser de grandeur, de pays ensoleillés où il ne pleuvait jamais, où les femmes étaient belles et gentilles, où les arbres croulaient sous les fruits tout au long de l’année, où l’on pouvait coucher dehors quasi nu sans souffrir du froid. Combien aurait-il donné pour voir de telles choses !

Le couple avait disparu sous la grande tente dressée à leur usage.
Toinot s’aplatit au sol et rampa jusqu’au bord. Il écouta, bien qu’il
ne comprît pas leur langage qui n’était pas le patois d’ici. Curieux, il
s’insinua sous le gros drap extérieur afin de voir et mieux entendre.
Soudain, un de ses pieds se trouva enserré dans une poigne qui le tirait en arrière. Le valet de Monseigneur de Thoire, Joffrey le Balafré, venait de le prendre sur le fait d’espionnage. Il le secoua durement, gueulant des menaces dans ses oreilles, alors qu’il n’était point sourd et qu’un peu de discrétion lui aurait mieux convenu.

— Que fais-tu là ? Chenapan ! Maraud !… Tu espionnes notre bon
seigneur ! Vil crapaud !…

* Hanap : vase à boire du Moyen-Âge . Dérivé : le contenu du vase

Et ainsi de suite.
Il le secouait tant qu’il en avait la tête ballottée en tous sens et faillit
vomir son trop copieux repas. Il couinait, demandant grâce :

— Grâce, grâce, mes, point n’était mon intention ! Grâce !

Il fit tant et tant de bruit que le comte sortit de la tente, l’air très
agacé, suivi de sa très belle épouse.

— Mordieu ! Que se passe-t-il ? Qui égorge-t-on ?

— C’est ce vaurien, mes. Il vous espionnait par-dessous la tenture.

— C’est pas vrai, c’est pas vrai… pardon…

Toinot ne savait plus quoi dire, ni que faire, soudain en proie à un réel
chagrin, sachant que sa curiosité ne pourrait être que mal considérée. Ses yeux embués par la douleur de ses cheveux tirés croisèrent ceux de la belle dame :

— Dame, ma dame, je ne voulais pas espionner. Vous êtes si belle
que vous êtes comme un rêve, une fée. Je voulais continuer à rêver ! Ce n’était point par perverse intention.

Il en dit tant, les larmes l’étouffant, qu’il dut lui faire pitié. Un sourire
étirait sa lèvre charmante, elle dit à son mari de quelques heures :

— Mon ami, laissez cet enfant. Que nous chaut ce qu’il a fait puisqu’il
n’a rien vu. Ne gâchons pas ces précieux instants qui nous restent. Venez, rentrons, il fait frais.

— Très bien, j’accède à votre souhait et serai magnanime. Mais ce
garnement mérite une leçon. Le Balafré, emmène cette engeance et
attache-le à un poteau, qu’il ne nous importune plus.

Le valet acquiesça de la tête et entraîna le gamin sans ménagement
près de l’enclos des chevaux où il l’attacha à un pieu de clôture, le
morigénant sans discontinuer et le giflant à l’occasion. Il le laissa à
moitié assommé ; Toinot fut content de le voir disparaître.

Il savait bien que sa famille ne se soucierait pas de lui avant plusieurs
heures. L’absence des bêtes serait d’ailleurs le seul motif d’inquiétude. Il se sentit un peu seul soudain, aussi, pour se consoler, se mit-il à ressasser la belle cérémonie à laquelle il avait assisté et qui lui donnait maints motifs de s’évader de sa piètre condition. Le sommeil le cueillit avec un sourire béat aux lèvres qui ne manqua pas d’étonner les quelques passants.

La fraîcheur matinale le réveilla, il frissonna.
Tout engourdi et courbatu, il ouvrit péniblement les yeux sur les
va-et-vient des laquais, piétaille, valets la vie d’un camp qui se lève. On
semblait ne pas le voir et il se tortilla pour essayer de détacher ses liens.
Bien serrés, ils pénétrèrent davantage dans la chair. Il prit le parti de se tenir tranquille, essayant d’oublier son envie de pisser et sa position inconfortable.

Le soleil se leva et personne ne le regardait. Il commença à interpeller
tous ceux qui passaient à proximité. Enfin, un jeune garçon vint lui
couper ses liens avant qu’il n’ameute toute la contrée. Il lui dit de le
suivre et l’amena vers le valet Joffrey. Celui-ci était bien inquiétant,
monstrueusement balafré du menton au front, on disait de lui qu’il avait
reçu un coup de hache en pleine face et que cela ne l’avait pas tué. Sa
chair s’était reconstituée d’étrange façon, boursoufflée, tirant un oeil vers le centre, mettant de travers le nez auquel il manquait un morceau, la bouche qui ne fermait qu’à moitié, les dents dont on pouvait penser qu’il n’en restait plus.

Mais ce n’était pas le plus insolite, son caractère bien trempé ne s’était pas adouci aux souffrances qu’il avait dû endurer et tout le monde le craignait. Il savait se battre, avait occis moult soldats.
Il était taillé comme un roc, un torse puissant, des jambes comme des
troncs d’arbres. C’était une force de la nature capable de soulever un
cheval, d’abattre un arbre d’un seul coup de hache. Sa puissance défiait la raison. Rien ne lui faisait peur, comme s’il avait sept vies devant lui.
Il était l’ombre de sieur de Thoire. Son imminence noire ! Il ne riait
jamais et ne faisait rire personne, Toinot encore moins qu’un autre, tant l’homme était impressionnant.

— Tu ne vas pas te taire, non ? Puisque tu as tant d’énergie à dépenser, prends ce seau et va donner à boire aux chevaux… Et qu’ça saute !
Accompagné d’un coup de pied que Toinot évita de justesse.

— Et je n’ai rien à manger ?

— Quand les chevaux auront bu, on y pensera, sale petit goguelu
cresté* !

* G oguelu cresté : orgueilleux, prétentieux

Toinot partit avec le seau de bois puiser à la rivière. Ces satanés chevaux étaient nombreux, il ne savait pas par lequel commencer. Ces
grands animaux étaient très effrayants. Bien plus que les vaches ou les
moutons. Ils bougeaient sans cesse, pouvaient mordre, taper du pied.
Il n’en avait jamais approché de trop près et, son seau à la main,
il hésitait tandis qu’il voyait leurs têtes tournées dans sa direction,
leurs grosses lèvres frémissantes à l’idée de boire, leurs yeux énormes le regardant avec plus ou moins de gentillesse. Il avait l’impression qu’ils lui parlaient, l’appelant : allez viens petit, qu’on te botte l’arrière-train, allez viens…

Il en tremblait d’une crainte prémonitoire et essayait de ne pas fixer
leurs lèvres, ni leurs yeux de grosses vaches.
Intimidé, il approchait, se méfiant du premier, un petit hongre
alezan. Il était moins impressionnant que d’autres énormes, aux pattes
velues, au cou puissant.

Celui-ci émit un petit hennissement de contentement quand il
comprit que Toinot venait à lui, et étira son cou dans sa direction.
Comme Toinot hésitait à lui donner le seau, il saisit le bord avec ses
lèvres et tira un grand coup dessus. Surpris, le garçon lâcha tout,
renversant le précieux liquide. Le seau, dans l’élan, décrivit une parabole avant d’atterrir entre les jambes du cheval. Apeuré, celui-ci sursauta, fit des bonds au bout de sa longe, créant un affolement général parmi ces grands benêts de bestioles. Tous se mirent à tirer la corde, botter, hennir.

Complètement dépassé par les événements, Toinot regardait, tétanisé,
la scène qu’il venait de provoquer. Tous les laquais et valets accouraient pour essayer de calmer les monstres. Toinot recula doucement, essayant de s’échapper avant qu’on ne trouve le responsable de cette catastrophe.
Sur la pointe des pieds, il essayait de se faire aussi petit que possible,
évitant de se trouver sur la trajectoire de ceux qui accouraient. Il était
près d’être sauvé lorsque son dos heurta un obstacle qui le stoppa net.

Il se retourna doucement, toujours pour ne pas attirer l’attention. Un
grand manteau, orné de fils d’argent, recouvrant des jambières de cuir
souple, lui fit douter un instant de sa bonne étoile. Il n’avait pas réagi
qu’une main au gantelet de cuir le saisit à l’épaule :

— Encore toi !? Foi de Thoire, tu es toujours sur mon chemin et
toujours à faire le malin !

Toinot rentra le cou dans les épaules tant il était marri de se retrouver
face à son idole, son prince. Il se jeta à ses genoux :

— Beau, je ne l’ai pas fait exprès, pardon, pardon… je ferai tout ce
que vous voudrez.

Sa plaidoirie ne semblait point ni amuser, ni émouvoir le maître.
Il regardait le désordre que Toinot avait provoqué, le regard sombre et
immobile. Les chevaux commençaient à se calmer et les palefreniers
entreprenaient de leur apporter à boire.

De Thoire baissa les yeux sur le garnement qu’il était. Soudain, pris
d’on ne sait quelle lubie, il s’écria :

— Seigneur ! Emmenez-moi avec vous en croisade ! Je serai votre
ombre et votre meilleur serviteur. Je saurai me faire tout petit, vous ne
me verrez pas, mais je vous serai indispensable. Je suis malin, ingénieux.
Le Seigneur ne répondit rien tout d’abord, surpris de la requête qui
lui était faite.

— Diantre, sais-tu te taire ? Et pourquoi veux-tu venir ? La guerre,
les infidèles ! Et en quoi me seras-tu utile ?

— En tout, messire, absolument tout ! Et j’apprendrai pour ce que je
ne sais pas. Je veux voir le soleil, occire le Sarrazin, monter sur un bateau.

Le maître ne put s’empêcher de sourire à tant d’enthousiasme.

— Tu quitterais les tiens sans remords ?

— Certes mon seigneur, ils ne savent même pas que j’existe, je suis
une bouche de trop à nourrir. Je vous en prie messire, emmenez-moi !

Pourquoi accéda-t-il à sa demande ? Toinot se pose encore la question !
Cette figure sale, son allure indigne, rien de ragoûtant dans sa maigreur,
ses dents gâtées, sa tignasse pouilleuse.

Il lui ordonna :

— Suis-moi !
Et depuis ce jour-là, Toinot ne fit que ça, le suivre ; comme son chien
fidèle, au grand désarroi de Joffrey qui le regardait de son oeil torve et
vicieux.

Rampant presque, tant il était honoré et craignait qu’il changeât
d’avis, il mit ses pas dans ceux de Thoire qui se dirigeait vers l’enclos
des chevaux. Toinot ralentit l’allure, inquiet. De Thoire s’approcha d’un grand cheval gris qui encensa à l’arrivée de son maître. Il piaffait et semblait très nerveux. Il accepta la caresse du chevalier sans le mordre en retour. Toinot était très étonné et toujours sur le qui-vive, prêt à détaler au moindre regard du grand escogriffe gris. Le comte donna des ordres et tourna les talons. Avant de lui emboîter le pas, Toinot tenta un ultime effort. Il tendit sa main au grand cheval afin de le flatter. Celui-ci essaya aussitôt de lui planter les dents dans le dos de la main, qu’il retira précipitamment. Le mastodonte se cogna le museau contre le bois de l’enclos et Toinot en fut fort aise.

— Joffrey tu t’occuperas de ce garnement, tu lui feras prendre un
bain et donner des linges propres. Nous l’emmenons.

— Ce galefretier* ?! Si c’est votre volonté... Mais qu’allons-nous lui
faire faire ?

— Je ne sais trop, nettoyer, ranger, vous aider. Mais qu’il demeure à
ma disposition. Apprends-lui à monter à cheval et à se battre. Il vient
avec moi en Orient. Je compte sur toi.

Le valet maugréa mais n’osa pas émettre un avis face au seigneur. Par contre, il ne manqua pas d’informer le nouveau protégé de l’opinion qu’il avait de lui lorsque ce dernier fut parti.

— Qu’as-tu fait pour être remarqué du chevalier ? Un moucheron
comme toi, insipide et hideux. Non, vraiment, je ne le comprendrai
jamais.

Il continua ainsi sa litanie monocorde et acerbe, tout en le précipitant dans le premier bac à eau, et l’étrilla copieusement, arrachant ses hardes, le laissant nu comme un ver et honteux. Lorsqu’il fut rouge comme pivoine, le sang à fleur de peau, il le sortit comme s’il n’avait pas pesé plus d’une livre, lui tendit un linge pour se sécher, sous les quolibets de ses compères bien trop heureux de se régaler d’une scène où ils n’étaient pas concernés. Il l’assit de force sur un billot de bois et, muni de son coupe-chou** trop aiguisé, lui coupa les cheveux assez court.

Pendant ce temps un jeune garçon du même âge apportait une chemise et des braies accompagnées de chausses en fibres de lin.

Il le fit mettre debout, l’examina consciencieusement et parut satisfait de l’examen.

Toinot était comme un roi, heureux de son initiative. Fier comme un
paon dans ses nouveaux habits, même si sa peau flambait du traitement qu’elle venait de subir.

* Galefretier : homme de rien, homme sans feu ni lieu, vaurien, chenapan
** Coupe-chou : rasoir ou couteau très aiguisé

A suivre…